Notre rapport au Prophète : « les mille et un Muhammad »

Cet article un peu spécial va revenir sur l’un des personnages historiques les plus controversés de notre temps. Ou plutôt, nos différentes manières de nous le représenter.
« The last prophet » , « l’ultime joyau de la prophétie » , « le meilleur des hommes en tous points » pour les uns, « manipulateur » et « chef de guerre aux mains baignées de sang » pour les autres, ou carrément « un mythe historique » pour les plus sceptiques.

Muhammad ibn Abdallah (du nom par lequel il est désigné dans les livres qui narrent son histoire) ne laisse personne indifférent. Comment cela le pourrait-il ?
Plus d’un milliard et demi de personnes prie pour lui chaque jour, parfois même inconsciemment . Quand une partie de la population le désigne comme ressource ou mentor lors de ses bonnes actions, d’autres le citent comme référence pour des actions de violence et de destruction.
Alors qu’en est-il vraiment ?

Imaginez que vous soyez d’obédience musulmane (si ce n’est pas déjà le cas), et que dans votre éducation et votre apprentissage, vous avez ancré dans votre représentation du Prophète, toute une série de valeurs très importante pour vous. Le genre de valeurs qui vous crispe l’estomac dès qu’elles risquent d’être bafouées.

Exemple de valeurs : justice, honneur, famille (appartenance), amour, etc.

Un jour, lors d’une conversation, une personne s’insurge contre vos propos supposés apologétiques (sur l’islam), et pris d’émotion, il lance une série d’invectives et de propos qui bafouent violemment votre représentation de la justice, honneur, famille, amour, etc. : ce que vous avez ancré dans votre perception du Prophète.

A coup sûr, comme toute personne dont les valeurs sont touchées (surtout lorsque la justice en fait partie), la situation va vous paraître insupportable et selon votre tempérament (et le nombre de cafés consommés), vous pourriez avoir une réaction à la hauteur du dommage psychologique subi.

Jusqu’ici, vous ne lisez sans doute rien de surprenant. Ce genre d’exemple est souvent cité (l’approche PNL en moins) pour « expliquer » des réactions (souvent disproportionnées) suivant des actions de caricatures (sur le Prophète), et d’autres provocations en tout genre (surmédiatisée pour la plupart d’entre elles).

Maintenant, imaginez que vous ne soyez pas musulman (si ce n’est pas déjà le cas).
Dans votre éducation et/ou votre apprentissage (formation collective ou recherche individuelle) vous avez ancré le fait que le Prophète (le plus important des musulmans) était un individu dont les actions ont bafoué violemment ce qui fait partie des valeurs les plus importantes pour vous.
Le genre de valeurs qui vous crispe l’estomac dès qu’elles risquent d’être prises pour cibles.
Exemple de valeurs : justice, authenticité, liberté, amour, etc.

Un jour, lors d’une conversation, une personne se met à défendre ce qui pour vous est le symbole même de l’injustice, l’imposture, etc. ( l’antinomie de vos propres valeurs).
Il y a des chances pour que vous réagissiez d’une manière plus ou moins similaire à l’interlocuteur du premier exemple. Et que vous soyez musulman ou non, cela ne devrait aucunement vous surprendre.

Dans les deux cas, vous devez bien saisir une chose capitale : il ne s’agira ni d’une défense du Prophète, ni d’une attaque contre lui. Mais la défense de ce qui représente vos valeurs personnelles.
Si vous avez appris que le Prophète était le symbole ou la traduction concrète de vos valeurs (justice, famille, amour, courage, etc.), votre comportement sera en conséquence lorsque vos valeurs seront victimes d’une attaque.
Si vous avez appris que le Prophète était le symbole ou la traduction même de tout ce qui est contraire à vos valeurs (injustice, guerre, lâcheté, …) votre comportement sera également en conséquence.

Prenez bien le temps de conscientiser ce que vous venez de lire…
Peut-être qu’à ce moment, selon votre croyance, une petite voix vous suggérera l’une des trois affirmations suivantes :

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En général, lorsque ces trois personnes se retrouvent autour d’une même table, cela se termine en « clash » interminable. Et pourtant, il en aura fallu de peu dans leur cheminement pour qu’ils finissent par dire exactement la même chose. [A condition, bien entendu, que leurs interventions cherchent à satisfaire en priorité au moins une valeur de justice et d’authenticité]
Mais qu’est-ce qui fait que chacun d’entre eux est persuadé de tenir la vérité et de se battre jusqu’à parfois user de violence (verbale et/ou physique) pour imposer leur croyance ?

Peut-être qu’à ce moment-là une petite voix vous murmure :
-Il y a certainement l’un d’entre eux qui détient la vérité ! Ils ne peuvent pas détenir la vérité tous les 3, c’est impossible ! Alors comment savoir lequel est sur la bonne voie ?

Commençons par la première affirmation :

I. La représentation positive du Prophète :
Imaginons que la représentation positive faite sur le Prophète est une destination.
Le départ qui sera le questionnement sur la nature du Prophète est le point A ; L’arrivée, le point M.

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Comment est-on arrivé du point A au point M ?
Il y a plusieurs chemins qui peuvent amener à se représenter le Prophète comme la traduction concrète de valeurs positives. Nous allons aborder en premier lieu le cas classique.

L’environnement de départ va jouer énormément sur le cheminement (mais comme nous le verrons par la suite, il n’est pas toujours certain qu’il amène au point M.)
Si A a été conditionné dans son environnement (culturel, spatial, etc.) par l’idée que Muhammad était un Prophète de Dieu par des figures d’autorité (parents, figure religieuse, amis convaincants par leur nombre et/ou leur charisme,…), il aura déjà pris la route de M.
En fait, dans la plupart de ces cas, il prendra la route la plus courte et en ligne droite.
Ainsi, s’il prend la ligne droite, son questionnement ne sera pas couvert par une valeur d’authenticité prioritaire mais plutôt une valeur de sécurité (être rassuré d’être dans une croyance stable et solide), une valeur de famille (sentiment d’appartenance ),etc.
Dans sa route, il lira des textes et écoutera des discours qui donneront une vision positive du Prophète. L’accumulation de ses représentations positives créera un ancrage solide, et au fur et à mesure de son chemin, ces valeurs seront assimilées à l’identité fictive du Prophète. [Quand j’écris « fictive », j’entends par là qu’il s’agit d’une représentation personnelle sur base de ses lectures].

Concrètement, une fois au point M, si vous lui dites que le Prophète a agi d’une certaine manière qui ne bafoue pas les valeurs qu’il a ancrées sur sa représentation, il pourrait vous répondre avec étonnement : « Ah bon ? Je ne le savais pas ».
S’il est un tantinet curieux ou qu’il a l’idée d’utiliser cette information par la suite, il pourrait aussi vous demander la source de votre « hadith ».
Logique…

Maintenant, imaginons que la même personne lui dise qu’il a lu que le Prophète aurait eu un comportement qui à ce moment-là bafoue les valeurs qu’il a ancrées sur sa représentation, il vous répondra dans la grande majorité des cas qu’il s’agit d’un mensonge, que votre source provient d’un orientaliste malfaisant ou un islamophobe…et ceci avant même de le vérifier.
Ce qui est important dans ce cadre, ce n’est pas si la personne a dit vrai ou que sa source soit rigoureuse ou fallacieuse, mais la réaction spontanée de la personne.
Si elle a une valeur de sécurité très forte, elle pourrait tenter de tout faire pour vous empêcher de parler. Dans la plupart des cas, si cela se passe dans une conversion sur internet (forum, réseaux sociaux, emails, etc.), la personne va vous répondre sans même vous lire (ou chercher à comprendre votre argumentation) en vous noyant d’autres références et textes apologétiques qu’il n’a parfois pas lus lui-même, et peut-être même avec en bonus, un nom d’oiseau bien sympathique selon l’intensité de la blessure psychologique subie.

Et cette réaction qui va tenter de satisfaire une valeur de sécurité et d’autres valeurs ancrées sur notre représentation du Prophète, est tout à fait normal. Quel que soit le sujet, nous avons tous des valeurs importantes que nous cherchons à satisfaire et protéger, et parfois par tous les moyens nécessaires.

 

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Donc pour résumer, si le point A est à l’intérieur d’une bulle (ou carapace) environnementale, celle-ci va le conditionner à prendre une direction (rapide et en ligne droite) jusqu’au point d’arrivée M.
Le chemin entre A et M sera si court, qu’il n’aura pas le temps de prendre conscience d’autres lectures ou discours opposés aux siennes. Une fois au point M ses filtres inconscients seront activés, ce qui se traduira par une lecture et une audition sélective et filtrée, et un système de défense dès son arrivée à destination (M).

Nous trouvons dans ce schéma aussi bien des Musulmans qui ont lu une montagne d’ouvrages (apologétiques dans la plupart des cas) nourrissant et satisfaisant leur valeur (d’où le sentiment de bien-être réel durant ces activités), ces valeurs qu’ils ont projetées et assimilées dans leur représentation du Prophète ; que des Musulmans qui se sont contentés du discours de leurs parents ou figures d’autorité (imams, prédicateurs de proximité, etc.). Ces derniers ont un système de défense plus stimulé par un critère familial (« Je dois protéger la religion, tradition de mes parents »), de dignité (« Personne n’a le droit de critiquer la dignité des miens en s’en prenant à leur valeur »), d’honneur, etc. Surtout si la critique provient d’un autre groupe que le sien. Et pour un Musulman d’origine maghrébine, s’il s’agit d’un Occidental, cela peut activer un critère de dignité et d’honneur (« un descendant d’un colonisateur pense pouvoir s’en prendre à notre identité ?![distorsion entre valeur, croyance et identité] »).

Une personne peut agir avec justice dans un contexte particulier et ne pas l’être dans un autre. Ceci étant irrecevable concernant le Prophète (cela remettrait en question la fondation, pilier même de tout le système de croyance qui constitue la foi islamique). Il sera donc indispensable de faire du Prophète non pas un homme qui satisfait des valeurs mais qui en est la parfaite représentation humaine. Dans cette configuration, le Prophète devient donc un ensemble de valeurs !
Le Prophète n’a pas seulement agi avec courage, il EST le COURAGE.
Le Prophète n’a pas seulement agi avec miséricorde, il EST la MISÉRICORDE.
Le Prophète n’a pas seulement été juste, il EST la JUSTICE.

Et c’est aussi la raison pour laquelle vous pouvez trouver des personnes n’ayant pas réellement de connaissances sur l’histoire du Prophète se mettre à manifester leur colère, et ceci de manière parfois très brutale, dès qu’ils sentent ou entendent qu’une personne aurait offensé le Prophète.
A ce stade vous devez avoir compris que ce n’est pas leur Prophète qu’on a offensé, mais leurs propres valeurs (d’où le putsch émotionnel qui s’en suit).

Imaginons cette fois que la personne n’est pas issue d’un environnement pouvant la conditionner à ancrer une représentation positive du Prophète.

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Dans la plupart des cas, la personne se posera d’abord la question de l’Islam.
Si dans son cheminement, elle finit par intégrer ses concepts et y adhérer, elle entrera dans la bulle environnementale qui ancrera la représentation positive du prophète.
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Prenons cette fois le cas d’une personne qui n’intégrera pas la bulle environnementale :
un non musulman qui a une représentation positive du prophète.
Pour se faire une idée, la personne peut se mettre à faire des recherches approfondies, ou si le sujet l’intéresse, sur un critère « autre » que l’authenticité, elle pourrait se contenter d’articles ou d’ouvrages contemporains (ex : récits bibliographiques écrits par des islamologues). Donc, soit elle va se contenter de textes apologétiques, ou au contraire aller plus loin et lire un peu de tout (allant des textes critiques aux pamphlets).

La plupart des ouvrages musulmans faisant mention du Prophète débutent par le postulat de base qu’il s’agit d’un modèle pour l’humanité. Il est donc évident que tout le parcours ne sera qu’une liste d’actions positives. Lorsque ce n’est pas le cas, par exemple lorsqu’il s’il s’agit d’une traduction d’anciens textes dont les significations concrètes des valeurs ne sont pas en adéquation avec celles de l’environnement du lecteur, vous pourriez avoir soit une légère omission de ces passages (de crainte que le non musulman ait une image erronée du Prophète), soit lorsque ces passages sont relatés, vous trouverez en commentaire une explication rationnelle mettant en avant le contexte particulier de la situation (guerres, défenses, etc.).
Ainsi, le lecteur aura une série d’actions concrètes du Prophète qu’il identifiera (consciemment ou inconsciemment) à ses valeurs.
Selon les sources et les ouvrages parcourus, la liste des actions pourrait être constituée de comportements identifiés comme valeureux ou au contraire injuste.

Ce faisant, à partir de ces données, le lecteur va se façonner une représentation du Prophète : « Avec tout ça, qui est-il ? ».

Et c’est là qu’un filtre cognitif va traiter ces données récoltées afin de façonner une identité cohérente. Comme il s’agit ici d’une représentation positive du Prophète, les filtres s’appuieront sur des critères de :

Bienveillance : cela se traduira concrètement par une volonté d’être attentionné, gentil et bienveillant envers des personnes d’une autre croyance, d’une autre communauté.
Coexistence : le fait de vouloir vivre dans un même ensemble avec des personnes d’un autre groupe avec tolérance et convivialité.
Réciprocité : un groupe de personnes respecte mes croyances et je leur rends bien en respectant les siennes.
Succès : avoir une vision et un discours positifs envers un groupe de personnes facilitant la réussite de mes projets.
(La liste n’est certainement pas exhaustive).

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II. La représentation négative du Prophète :
Nous allons faire abstraction des préjugés et des clichés racistes véhiculés dont la source n’est que croyances populaires ou discours politiciens et purement démagogiques.
Une personne ayant un rapport conflictuel avec des Arabes et/ou des Musulmans (quel que soit leur groupe ethnique) peut faire toute une série de projections sur celui qu’ils vénèrent, sans avoir fait une quelconque recherche.
Cette catégorie de personne dont la portée est largement insignifiante n’est pas prise en compte dans notre décodage de stratégie.

Donc, en dehors de ces personnes désignées, vous aurez toute une série de personnes, qui, après avoir fait des recherches sur le Prophète, aura une représentation négative de celui-ci, et cela sans être porté par la mauvaise foi.
Impossible diront certains (les personnes à l’intérieur de la bulle environnementale), irresponsable diront d’autres (voir le cas précédent).

Cette partie de l’article est très importante, et j’invite tous les Musulmans à bien y prêter attention. Mais également tous ceux qui militent contre ce qui est appelé « islamophobie » ; et donc tous ceux qui, dans la sincérité, cherchent des solutions et des stratégies efficaces, non pas pour augmenter en nombre d’adhérents et en influence, mais pour espérer atteindre une saine compréhension des uns et des autres, épargnée des idéologies qui poussent inexorablement au conflit.
Cette recommandation ne s’adresse pas aux responsables et leaders de collectifs et associations, dont la trajectoire stratégique dévie systématiquement en manœuvre politicienne (je développerai le sujet dans le cadre d’un autre article), mais aux individus, qui par naïveté ou conviction, peuvent être tenté de rejoindre le monde du militantisme contre ce qui est nommé « l’islamophobie ».

Cette fois-ci, également, nous avons le cas des personnes issues d’une bulle environnementale mais également de celles qui n’en sont pas issues.
Le premier cas rassemble ceux que l’orthodoxie nommera « apostats ». Même si cette étiquette à la damnation, semblable au herem juif ( la condamnation à mort en moins ?), ne se limite pas aux personnes ayant une représentation négative du Prophète, mais toute personne (donc musulmane comprise) portant un avis ou une idée supposée « dangereuse » ou assez iconoclaste pour défier la conception religieuse de l’orthodoxie.
Je vais volontairement ne pas m’attarder sur le cas de ces personnes, car j’imagine assez bien qu’une fois que les processus de stratégies cognitives développés sur ce thème seront compris, le lecteur de cet article n’aura pas de mal à concevoir la manière dont les personnes ayant apostasié ont su briser la bulle environnementale, et adopter ainsi une idée qui, s’ils étaient restés dans cette bulle, aurait pu les conduire à de sévères tensions psychologiques dont je vous laisse imaginer les conséquences.

Le deuxième cas présente les personnes n’ayant pas intégré une bulle environnementale.
Disons des personnes non musulmanes et sans présupposé idéologique les ayant conditionnés à partir d’une déduction de base (le Prophète/l’Islam est le mal ; le Prophète/l’Islam est le bien) pour ne filtrer (inconsciemment) que les informations confirmant leur croyance.
Dans la plupart des cas, la personne se posera d’abord la question de l’Islam mais elle peut aussi se poser la question de l’identité du Prophète afin de cerner et de comprendre le cadre et les enjeux de cette religion.

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Le processus peut être similaire à celui que nous avons traité précédemment (les non Musulmans ayant une représentation positive du Prophète).
Toutefois, la grande différence portera sur les critères des filtres cognitifs qui tamiseront les récoltes d’informations (lourdes en contenu ou légères) qui constitueront en dernier lieu la représentation mentale de la personnalité du Prophète.

Et c’est malheureusement là que le bât blesse…
Un critère d’authenticité qui se baserait sur les sources musulmanes de l’orthodoxie peut très rapidement donner du poids à une représentation négative du Prophète. Et cela pour des raisons que nous allons commenter après les avoir citées :

1. La première bibliographie « officielle » du Prophète faisant office de source pour les bibliographies qui ont suivi, et considérée pendant un certain temps comme la mère des « sira » (récits biographiques du Prophète).
2. Le comportement d’une grande partie des Musulmans pouvant être perçu comme schizophrène [conditionné par les leaders et les propagateurs d’une vision de l’Islam dite « authentique » (sic)].
3. Une stratégie de réforme usant de la censure et de la contorsion théologique.
La première bibliographie officielle aurait été écrite par un certain Ibn Ishaq (VIIIème Siècle) dont l’essentiel aurait été retranscrit et adapté par Ibn Hicham (IXeme Siècle).
Ces récits décrivent des comportements qui s’opposent à toute une série de valeurs puissantes, qui, dès lors, peuvent heurter toute personne prenant ces sources au sérieux avec une grille de lecture anachronique. C’est-à-dire qu’ils vont comparer des comportements du VIeme siècle avec ceux qu’ils vont associer à des Musulmans contemporains [de la même manière que le font les littéralistes, et tous ceux qui prennent pour immuable la jurisprudence [de savants musulmans anciens dont la figure d’autorité est érigée comme pilier] issue de ces actions.
Ceux qui ont bien assimilé l’article précédent (Notre rapport au texte 3) pourraient être tentés de se demander comment on vérifie un type de récit remanié et écrit plus d’un siècle après le vécu du Prophète mais surtout dans une époque et un environnement où régnait un pouvoir totalitaire [et impitoyable sur tout ce qui pouvait être perçu comme contraire à l’idéologie religieuse et politique du califat].

Le Prophète n’a jamais laissé d’écrit ou quoi que ce soit qui puisse nous permettre de comparer ce qui se dit de lui et ce qui a réellement été. Tout ce qui est rapporté de sa personne est, à l’instar des évangiles pour Jésus, une représentation qu’en ont faite des personnes qui ne l’ont pas côtoyé de son vécu. Cela aurait été différent si de grandes personnalités ayant approché le Prophète (les compagnons) avaient eu l’idée de laisser des récits écrits de leur aventures et leurs états d’âme.
A noter qu’il est rapporté que le Prophète aurait interdit à quiconque de retranscrire ses paroles.

Cela aurait pu être une explication qui aurait pu suffire à recadrer toute discussion faisant du Prophète une personnalité « dangereuse », voire un mentor pour tous les terroristes se battant en son nom…si ce n’est que de nombreuses biographies plus contemporaines se sont basées sur le texte de Ibn Icham (ainsi que les récits rapportés par des chroniqueurs prestigieux tels que Tabari et bien d’autres) et ont été éditées et vendues dans toutes (ou du moins la plupart) les librairies islamiques comme « références ».
Alors si ces biographies réadaptées à notre époque (comme celles écrites par Tariq Ramadan par exemple) donnent une représentation positive de la vie du Prophète, il n’en demeure pas moins qu’elles prennent leur source dans des biographies plus anciennes qui donnent une toute autre vision.

De nombreux Musulmans, pour ne pas dire la grande majorité, se limitent à ces lectures contemporaines (soit pour la facilité de la langue, soit par facilité d’accès). Et n’ont donc pas conscience de ce que les sources plus anciennes relatent. Ce qui fait que si un non Musulman se base sur ces ouvrages et, par une méthodologie de recherche scientifique, va puiser aux sources, il y a de grandes chances qu’il soit choqué par le contenu. Et c’est ce qui se passe lorsqu’un non Musulman rapporte des choses négatives du Prophète [non pas forcément par méchanceté gratuite, mais parce qu’il est touché d’une manière ou d’une autre par une série d’actions qu’il perçoit comme injustes], des Musulmans croient qu’ils sont en train d’insulter leur Prophète (ou plutôt la représentation de leur propre valeur personnelle). Non, ils (non Musulmans) ne font que relater ce qui est indiqué dans des sources qu’eux-mêmes (les Musulmans) défendent par un système de défense [conditionné par leur savants, prédicateurs et imams] sans même en être conscients.

Et ce grand malentendu est d’autant plus ironique que des non Musulmans deviennent «musulmanophobes » parce que persuadés que les Musulmans savent ce qui est indiqué dans les sources premières et qu’ils prennent ces récits comme modèles sur base du postulat que le Prophète est un modèle pour l’humanité.
Effectivement, dans la croyance musulmane, le Prophète est un modèle pour le monde.
Le concept est clair, mais le contenu concret l’est beaucoup moins… Car en réalité, vous l’aurez compris, ce sont plutôt les travaux des théologiens du passé et les commandements des califes qui sont devenus « théoriquement » (la nuance est importante) un modèle pour les musulmans de leur époque, puis par la suite une référence pour toute une série de prédicateurs et de savants littéralistes, ou faisant tout simplement partie de l’orthodoxie.

La schizophrénie comportementale des Musulmans qui défendent des récits décrivant le Prophète de manière négative n’est pas uniquement le fruit de l’ignorance.
Elle est aussi la cause d’une contorsion théologique et de justification parfois grotesque qui va tenter de donner du crédit aux récits primitifs au lieu d’activer une démarche critique (c’est-à-dire non pas de critiquer l’action du Prophète mais la source de sa retranscription et le cadre d’authenticité de ceux-ci ).

Voici deux anecdotes qui vont me permettre d’être largement plus clair :

Un jour, pendant que je discutais au sujet d’un documentaire sur le personnage de Jeanne d’Arc avec des personnes rencontrées dans une librairie, le sujet s’orienta sur le thème des religions. Une femme m’interpella en me partageant son incapacité, malgré ses efforts, à aimer le Prophète Muhammad.
Je lui demandai, avec un sourire, la raison pour laquelle elle se forçait, n’étant pas musulmane.
Elle n’était pas, selon moi, obligée d’aimer qui que ce soit du monde de l’Islam.
Surprise de ma réponse, elle se tut un instant, ne sachant quoi me dire. Puis elle se sentit obligée de m’en expliquer la raison. Elle avait lu dans un ouvrage destiné aux lecteurs musulmans que le Prophète aurait fait écarteler une vielle femme [Oum Kerfa] jusqu’à ce qu’elle soit coupée en deux parce qu’elle l’aurait insulté ou mis en danger de par son influence.
Puis, avant même que je puisse m’exprimer, elle ajouta d’autres exactions tout aussi violentes et qui auraient été en conflit avec les valeurs de justice, d’amour, d’empathie et de compassion de n’importe quel individu préservé du fanatisme et conscient de ce que représenteraient concrètement ces actions.
Je ne fus pas étonné de ces récits car je les connaissais. Ce que je lui répondis la surpris d’autant plus que je m’exprimais de manière sincère (et cela se sent très vite) :
« Vous savez, je suis rassuré que de telles horreurs vous choquent ! Et cela démontre que vous êtes vraisemblablement quelqu’un de bien et qui porte une attention particulière à la justice.
Si comme vous je lisais qu’un homme, quelle que soit l’époque, avait fait le mal que vous décrivez, j’aurais du mal à le trouver sympathique…sans pour autant faire de l’anachronisme ».
Je calibrai sur son visage que ma réponse la rassura également, et elle s’excusa en me disant qu’elle avait pensé que j’étais musulman.
« Vous ne vous êtes pas trompée, je suis musulman. » Avant qu’elle fasse une rupture d’anévrisme, je lui expliquai avec le même calme, que je ne croyais pas en la véracité de ces récits sur base de toute une série de paramètres. Elle tenta de me convaincre que ces récits ne pouvaient être qu’authentiques car ils seraient basés sur des livres musulmans anciens, et que jusqu’ici, ils ont toujours été défendus bec et ongle par l’orthodoxie islamique (ce qui n’est pas faux).
Cette situation cocasse me fit presque rire car elle agissait comme tout une frange de la communauté musulmane qui aurait réagi comme elle, non pas pour m’expliquer que le Prophète aurait été une mauvaise personne, mais pour m’affirmer que ces sources sont authentiques. Ces mêmes personnes qui auraient peut-être attaqué cette femme pour propos islamophobes si, pris de colère pour des critères de justice bafouée, elle se serait montrée plus virulente, désespérée que des gens défendent quelqu’un qu’elle pense avec sincérité être un symbole du mal. Quelle ironie… !
Pour terminer, nous avons conversé de manière courtoise et l’échange fut au final assez agréable.

Le sujet n’était plus le Prophète, car au fond, je lui fis comprendre que ce qui m’intéressait n’était pas de convaincre de ma vision du personnage, mais que nous soyons d’accord sur la manière dont nous nous représentons des valeurs telles que celles de la justice (qui était visiblement très important pour elle) à notre époque.

L’anecdote suivante, par contre, est une fiction inspirée d’un fait réel, et elle se termine assez mal.

Durant une courte pause qui interrompait une formation matinale, une personne aborda l’histoire du mariage d’une des épouses du Prophète. La tradition rapporte qu’elle aurait été mariée à six ans, et que le Prophète aurait eu une relation sexuelle 3 ans après. [Je crois que l’effet déclencheur de ce sujet hors cadre de la formation était due à un documentaire qui fut diffusé sur les réseaux sociaux]. On me demanda mon avis, et avant que je puisse répondre des coreligionnaires le firent à ma place. Et ce fut le drame…
Pour atténuer la frustration de cette histoire, je vous la communique de manière un peu plus originale. Les coreligionnaires ont répondu à peu près ceci (en chœur) :

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Il s’agit, malheureusement, de différents modes de pensée partagés par bon nombre de prédicateurs ou de « savants » musulmans faisant office de références.
Et voici ce qui pourrait ressembler à l’expression de l’interlocuteur à ce moment-là :
(Avec en prime, une petite lecture de pensée entièrement assumée par l’auteur)

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Revenons au processus induisant une représentation négative du Prophète.

Certes, s’il existe des Musulmans et islamologues qui ont réfuté l’authenticité de ces biographies (certains ont été jusqu’à présenter la personnalité de Ibn Ishaq comme non fiable, ou malhonnête), ces critiques sont tellement peu relayées et certaines ne font surface que depuis la mise à l’index de ces récits par des non Musulmans vindicatifs au sujet de l’Islam de plus en plus présents médiatiquement, que ces réfutations peuvent donner l’impression qu’elles ne sont qu’une tentative de redorer le blason d’une religion dont les références douteuses n’ont pas été critiquées en temps et en heure par les Musulmans eux-mêmes (s’agissant ici de ceux qui n’ont pas été marginalisés par l’orthodoxie). Chose bien entendu fausse, dans les pays musulmans, des Musulmans ont émis des critiques parfois même légères, mais elles en ont payés le prix de l’excommunions, et parfois même pour certaines, une mise à mort alors même qu’elles ne rejetaient pas les piliers de la foi musulmane, au contraire !

Toute cette configuration va donner du poids aux représentations négatives du Prophète dans l’inconscient des lecteurs non Musulmans (ou des Musulmans dont la bulle environnementale est fragile) malgré toute autre source apologétique ou critique.

D’ailleurs, les extrémistes n’ont-ils pas cette vision du Prophète ? Sauf qu’ils n’ont pas les mêmes représentations du bien ou du mal (surtout que dans leur grille de lecture, l’Occident et tout ce qui n’est pas en lien avec l’Islam, aurait tendance à inverser les valeurs). Les extrémistes modélisent la matérialisation de leurs valeurs par ce qui est dit du Prophète (que ce soit bon ou mauvais).

Pour façonner un ancrage sur le profil du Prophète, un ou plusieurs filtres cognitifs vont tamiser les données récoltées :
Authenticité : il ne s’agit pas d’une méthode rigoureuse ou objective, mais de la satisfaction d’une valeur d’authenticité en se référant aux sources primitives reconnues comme « authentiques » (à tort ou à raison) selon l’orthodoxie islamique.
Justice : rendre justice à ceux qui auraient été maltraités ou victimes d’injustice selon les textes.
Compassion : dans le même ordre d’idée que Justice.
Succès : avoir une lecture orientée sur une grille qui serait plus avantageuse de suivre pour des intérêts personnels (réseau, clients et public potentiels, etc.).
(La liste n’est certainement pas exhaustive).

 

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Avant de conclure, nous allons terminer par la troisième affirmation. Pour reprendre une célèbre métaphore : si cet article était une maison, elle serait la dernière brique.

III. La représentation sceptique du Prophète : « Il n’a jamais existé ».
Une croyance de plus en plus partagée assure que le Prophète n’aurait jamais existé.
Elle se baserait sur l’impossibilité de pouvoir se référer à 100 % aux outils de recherche scientifique pour s’assurer, soit de l’existence concrète du personnage, soit de prouver qu’il ait eu la vie et le parcours qui lui est attribuée .

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En réalité, il s’agit d’une extrapolation d’une vérité qui, elle, ne saurait être remise en cause : il ne sera jamais possible d’affirmer scientifiquement l’existence du Prophète. Comme il ne sera jamais possible de prouver le contraire. Bref, on ne peut rien prouver du tout.
(Tiens, cela ne vous rappelle rien ?)
Pour résumer, si on ne peut et on ne pourra jamais affirmer que l’existence du Prophète peut se prouver, il est également erroné de vouloir prouver qu’il n’a jamais existé.

Peut-être que dans un millénaire, nos archives administratives auront été perdues (bug de l’an trois millle ?), et rien ne pourra prouver scientifiquement que vous et moi, n’ayons réellement existé.
Aucune trace n’aura été gardée ou ne sera suffisamment pertinente pour être considérée comme preuve irréfutable.
Et alors ? Cela voudrait-il dire que nous n’ayons jamais réellement existé ?
Bien sûr que non ; par contre ce qu’on dira de nous, ça…ça reste une autre histoire, n’est-ce pas ?

Alors certes, il existe des personnes spécialisées dans la recherche qui passent la moitié de leur vie à chercher, fouiner, étudier des années et des années d’études rigoureuses et passionnées.
Leur « vérité » n’est et ne sera jamais qu’une vérité parmi dans d’autres. Et si leur vérité, ou plutôt leur « conviction » fondée sur base de leur étude sans fin, ne passera jamais le stade d’une croyance, voire d’une hypothèse (certes solide et pertinente) … Que dire du citoyen lambda qui est majoritairement composé de personnes simples comme vous et moi ?
Combien de fois voyons-nous des débats passionnés où les uns et les autres cherchent à prouver leur vérité sur base de documents qui ne leur appartiennent en rien.
Des livres, des références, des analyses… Ils oublient parfois qu’ils n’en sont que les lecteurs, et quoi qu’ils assimilent de théories et d’hypothèses, elles ne sont pas et elles ne seront jamais les leurs.

Cela vous choque ? Et pourtant, si vous réfléchissez sérieusement à la chose cela ne devrait pas.
L’existence du Prophète (représentation positive) comme de Dieu émane de la foi. Comme nous l’avons vu précédemment, cette croyance est issue d’un processus ; à partir du moment où vous adhérez à un système de croyances, vous aurez des piliers sur lesquels reposera votre foi. Si un pilier s’effrite, c’est tout le temple de votre foi qui risque de s’effondrer.
C’est aussi la raison pour laquelle, n’étant pas à l’intérieur d’une bulle environnementale, ou soumis à un système de croyance fondamental, ceux qui ont une représentation négative du Prophète sont en général rarement en désaccord avec l’idée que celui n’existerait pas, ou qu’il serait totalement différent de ce que l’Histoire officielle aurait retenu.

Sauf si la représentation négative du Prophète le présentait comme le symbole du mal (démon, antéchrist) sur base d’un autre système de croyances faisant également appel à la foi.

Conclusion :
Qui a raison ? Ceux qui pensent du bien du Prophète, ceux qui en pensent du mal…ou ceux qui pensent qu’il est très peu probable qu’il ait existé ?

Si vous attendez une réponse qui vous dira où est la vérité, alors vous devriez relire cet article et ceux qui les ont précédés, car un principe fondamental vous aura glissé entre les mains.
Comprenez bien une chose:vous ne défendez ou combattez qu’une image, une représentation ancrée d’un personnage que vous aurez construit dans votre cheminement.
L’importance n’est pas d’essayer d’avoir raison sur les autres, mais de comprendre le processus par lequel ils sont passés pour adopter leur vision des choses.
Et là, peut-être, comprendrez-vous qu’au fond, la plupart d’entre eux peuvent parfois défendre le même critère de justice, d’authenticité, et d’autres valeurs tout aussi nobles que les vôtres.
Oui, la manière dont ils traduisent concrètement ces même valeurs peuvent être différentes, et parfois ils arrivent également qu’ils satisfassent une toute autre valeur (tout aussi positive) pour laquelle ils pensaient militer au départ.

Alors si nous cessions les débats futiles, et que nous nous concentrions sur ce qui nous mobilise réellement.

Derrière les symboles positifs, négatifs ou inexistants, quelle est la signification concrète des valeurs pour lesquelles aujourd’hui vous désirez lutter ?

Chacun à son Prophète et son symbole, mais en dehors des auto suggestions et des conditionnements religieux ou antireligieux, qui sait la vraie raison pour laquelle il le défend ?

Maintenant, vous avez une bonne piste pour faire la découverte par vous-même.

Prochain article : Notre rapport aux compagnons, aux apôtres et aux saints.

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2 réflexions sur “Notre rapport au Prophète : « les mille et un Muhammad »

  1. Merci pour cet excellent texte. Cependant à mon sens il manque un personnage qui me parait indispensable pour comprendre le mal que nous vivions : Le musulman qui connait les sources de l’orthodoxie notamment dans ses parties les moins avouables, les sacralise et les considère comme le modèle ultime de l’humanité et fait tout pour les reproduire… c’est là où commence les problèmes.

    Nous avons un grand nombre de musulmans qui connaissent bien les atrocités décrites dans la sira de Ibn Ishak et dans les chroniques de Tabari mais pour eux ce n’est pas juste de l’histoire (authentique ou pas), pour eux c’est le modèle à implémenter dans notre société et cela se traduit par des codes juridiques barbares de certains pays musulmans, des persécutions d’une milice d’Allah auto-proclamée pour faire régner ce modèle décrit dans ces biographies…

    Certes des musulmans ont critiqué ces sources depuis le premier siècle de l’islam, mais hélas ils étaient une minorité, tous persécutés voir assassinés.

    Tant que nous sacralisons notre héritage religieux et nous considérons comme le modèle ultime à suivre, nous condamnons notre futur à être un re†our vers la barbarie du passé. Nous devons réformer notre rapport à l’histoire de l’islam, notre rapport au sacré, notre rapport à liberté et notre rapport à la citoyenneté.

    Aimé par 1 personne

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